L’invisible vie du bois mort : pourquoi il ne faut pas « nettoyer » la forêt

Un vieux chêne sénescent, avec ses cavités et son écorce décollée, abrite plus d’espèces différentes qu’un jeune chêne en pleine croissance.

Légende de l'image : Chêne avec de jeunes feuilles émergentes et un arbre mort devant lui - Dominicus Johannes Bergsma | CC BY-SA 4.0

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Pendant des siècles, la « bonne » gestion forestière a été dictée par une vision hygiéniste et productiviste. Dans la tradition forestière classique, héritée du Code de 1827 et renforcée par l’optimisation industrielle du XXe siècle, un arbre mort était perçu soit comme un gaspillage de matière première, soit comme un foyer infectieux menaçant la santé du peuplement. Il fallait donc « nettoyer » la forêt, exporter les chablis (arbres tombés) et brûler les rémanents.

Aujourd’hui, l’écologie forestière opère une véritable révolution copernicienne : nous comprenons désormais que le bois mort est, paradoxalement, la partie la plus vivante de la forêt. Au Domaine le Closeau, laisser le bois au sol n’est pas un signe de négligence, mais une stratégie délibérée de restauration biologique.

Le paradoxe de la nécromasse : une cité foisonnante

Il est courant d’imaginer la forêt comme une collection d’arbres verticaux et vigoureux. Pourtant, dans une forêt naturelle en libre évolution (comme la forêt primaire de Bialowieza en Pologne), près de 30 % du volume de bois est constitué d’arbres morts, sur pied ou au sol. On appelle ce volume la nécromasse.

Loin d’être inerte, ce bois constitue l’habitat le plus riche de l’écosystème. On estime qu’un quart de la biodiversité forestière dépend directement ou indirectement du bois mort pour survivre.

Un vieux chêne sénescent, avec ses cavités et son écorce décollée, abrite plus d’espèces différentes qu’un jeune chêne en pleine croissance. Il devient une véritable « auberge espagnole » pour la faune : gîte pour les chauves-souris, perchoir pour les rapaces, et surtout, garde-manger pour une armée d’insectes spécialisés.

Les ingénieurs du recyclage : le peuple saproxylique

Les véritables héros de cette transformation sont les insectes dits saproxyliques (du grec sapros, putride, et xylon, bois). Ces organismes ont la capacité unique de digérer la cellulose et la lignine, les constituants durs du bois que très peu d’animaux peuvent assimiler.

Parmi eux, les coléoptères jouent un rôle de premier plan. Des espèces emblématiques comme le Lucane cerf-volant ou la Rosalie des Alpes (espèce protégée) sont des indicateurs de la bonne santé d’une forêt.

Leurs larves creusent des galeries au cœur des troncs, aérant la matière et ouvrant la voie aux champignons et aux bactéries. Sans ces décomposeurs, la forêt s’étoufferait sous ses propres déchets ; le cycle de la matière serait rompu. Ils sont les garants du retour des nutriments au sol, transformant le tronc géant en terreau fertile.

De l’éponge au terroir : la résilience hydrique

Au-delà de la biodiversité, le maintien du bois mort au sol assure une fonction physique essentielle pour le territoire, particulièrement dans un contexte de changement climatique.

Un tronc en décomposition agit comme une éponge géante. Le bois pourri peut retenir plusieurs fois son poids en eau, qu’il restitue très lentement lors des périodes de sécheresse. Dans une ancienne ferme transformée en forêt, ces îlots d’humidité permettent de maintenir un microclimat frais au niveau du sol, favorisant la survie des jeunes plants et des amphibiens (salamandres, tritons).

Refuser de « nettoyer » la forêt, c’est donc accepter de changer notre regard esthétique. Ce que l’œil non averti perçoit comme du désordre est en réalité une structure complexe et nécessaire. C’est le capital biologique qui assurera la fertilité des siècles à venir.

Le saviez-vous ? La France manque cruellement de gros bois mort. La plupart de nos forêts étant exploitées jeunes, les arbres n’atteignent jamais le stade de sénescence (vieillesse) nécessaire à certaines espèces rares. En laissant vieillir et mourir les arbres sur place, on recrée des habitats disparus depuis des siècles.

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