Le retour des grands régulateurs : le rôle des prédateurs dans l’équilibre sylvicole

En l’absence de leurs prédateurs naturels (les super-prédateurs), les populations de grands ongulés ont connu une explosion démographique.

Légende de l'image : Deux chevrettes à l'aube, aux Pays-Bas - Bouke ten Cate | CC BY 4.0

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L’histoire de la ruralité française est marquée par une lutte séculaire contre le sauvage. Depuis les capitulaires de Charlemagne instituant la louveterie jusqu’aux primes de destruction des « nuisibles » du XIXe siècle, l’homme a cherché à sécuriser son espace en éliminant les grands carnivores. Le loup, l’ours, le lynx, et même le renard, ont été pourchassés au nom de la sécurité des troupeaux et de la concurrence cynégétique.

Pourtant, cette pax humana imposée par le fusil et le piège a un coût écologique lourd. En transformant le Domaine le Closeau d’une ferme conventionnelle en forêt, nous redécouvrons une loi fondamentale de l’écologie : une forêt sans prédateurs est une forêt qui peine à grandir. Pour qu’un écosystème fonctionne, il ne suffit pas que l’herbe pousse ; il faut que ceux qui la mangent soient régulés.

L’équilibre sylvo-cynégétique : quand l’herbivore menace la forêt

En l’absence de leurs prédateurs naturels (les super-prédateurs), les populations de grands ongulés — chevreuils, cerfs et sangliers — ont connu une explosion démographique sans précédent en France au cours des trente dernières années. Si la présence de ces animaux est une richesse, leur surdensité pose un problème majeur pour la régénération forestière.

C’est le phénomène de l’abroutissement. Les cervidés consomment préférentiellement les bourgeons terminaux des jeunes pousses d’arbres, empêchant la forêt de se renouveler et favorisant certaines espèces au détriment d’autres.

Dans un projet de renaturation, où l’on compte sur la régénération naturelle pour coloniser les anciennes terres agricoles, cette pression peut être fatale. Sans régulateurs, la forêt reste à l’état d’arbustes taillés en bonsaï par la dent du gibier.

La « peur » comme architecte du paysage

Le rôle du prédateur ne se limite pas à tuer des proies pour se nourrir. Son impact est bien plus subtil et structurant : les écologues parlent de « paysage de la peur ».

La simple présence d’un prédateur (ou même de son odeur) modifie le comportement des herbivores. Craignant pour leur vie, ces derniers évitent de stationner trop longtemps au même endroit et délaissent les zones les plus denses ou les vallons encaissés.

Cette redistribution spatiale permet à la végétation de reprendre ses droits dans les zones refuges. C’est le principe de la cascade trophique : le retour du prédateur au sommet de la pyramide permet, par ricochet, le retour des arbres, des insectes et des oiseaux à la base. Au Yellowstone, la réintroduction du loup a ainsi permis la repousse des saules au bord des rivières, stabilisant les berges et faisant revenir les castors.

Du « nuisible » à l’auxiliaire indispensable

À l’échelle d’un territoire comme celui du Closeau, si le retour des grands carnivores (loup, lynx) relève d’une dynamique nationale lente, la protection des mésoprédateurs (prédateurs de taille moyenne) est une action immédiate et cruciale.

Le renard, la belette, la fouine ou les rapaces nocturnes (chouette effraie, hulotte) jouent un rôle sanitaire de premier plan.

  • Contrôle des rongeurs : Un seul renard consomme entre 6 000 et 10 000 rongeurs par an. Il est le meilleur allié pour limiter les dégâts des campagnols sur les racines des jeunes arbres.
  • Santé publique : En régulant les rongeurs, vecteurs principaux des tiques, les prédateurs freinent la propagation de la maladie de Lyme.

Passer de la ferme à la forêt, c’est donc changer de vocabulaire. L’animal autrefois classé « nuisible » (ou ESOD – Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts) devient un « auxiliaire de vie ». Accepter le renard ou l’autour des palombes, c’est accepter que la nature s’autogère, libérant l’homme de la nécessité d’intervenir constamment pour corriger les déséquilibres qu’il a lui-même créés.

Le saviez-vous ? Le lynx boréal, grand absent de nos plaines, est un chasseur forestier par excellence. Sa technique de chasse à l’affût nécessite un milieu encombré (arbres morts, chablis, sous-bois denses). Reconstituer une forêt complexe, c’est préparer, peut-être pour les générations futures, le terrain de son retour.

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