Si l’histoire de France s’est écrite à la surface, par le tracé des frontières et l’édification des cathédrales, une autre histoire, plus silencieuse et plus lente, s’est jouée sous nos pieds : celle des sols. Jusqu’au XIXe siècle, l’agronomie naissante, portée par des figures comme Olivier de Serres, considérait la terre comme un « estomac » vivant qu’il fallait nourrir.
Cependant, l’avènement de la chimie agricole au XXe siècle, symbolisé par la théorie minérale de Justus von Liebig, a opéré une rupture conceptuelle majeure. Le sol est devenu un simple support inerte, un substrat dont on pouvait forcer la productivité par l’apport d’intrants (azote, phosphore, potassium). Pour transformer une ferme conventionnelle en forêt, comme l’entreprend le Domaine le Closeau, il ne suffit pas de changer le paysage ; il faut réanimer ce monde souterrain et passer d’une logique de production à une logique de relation.
La mémoire traumatique du labour : décompacter pour respirer
L’héritage principal de l’agriculture conventionnelle réside dans la structure physique du sol. Des décennies de passages d’engins lourds et de charrues ont créé ce que les agronomes nomment la « semelle de labour ». Cette couche compacte et imperméable, située à une trentaine de centimètres de profondeur, asphyxie la terre et bloque la pénétration des racines.
Contrairement au champ cultivé, le sol forestier est une merveille d’architecture aérée. C’est une éponge naturelle. Dans la forêt, le travail du sol n’est pas effectué par le soc en acier, mais par une armée de « laboureurs biologiques » : vers de terre, collemboles et racines pivotantes.

Pour qu’une forêt renaisse sur une terre agricole, la première étape est souvent invisible : c’est la reconquête de la porosité. Il s’agit de laisser le temps aux racines des plantes pionnières (comme les ronces ou les bouleaux) de fissurer cette semelle de labour, permettant à l’eau de s’infiltrer à nouveau et à l’oxygène de circuler. C’est la fin de l’étanchéité des sols, véritable fléau des inondations modernes.
L’alliance invisible : le retour des réseaux mycorhiziens
Si la décompaction est l’ossature de la renaturation, les champignons en sont le système nerveux. Dans une parcelle agricole conventionnelle, l’usage répété de fongicides et le retournement fréquent de la terre détruisent les hyphes (filaments) des champignons. Le sol y est dominé par les bactéries.
À l’inverse, l’écosystème forestier repose sur la mycorhize (du grec myco, champignon, et rhiza, racine). Cette symbiose, vieille de 400 millions d’années, unit les arbres et les champignons dans un pacte vital.
- L’arbre fournit aux champignons les sucres issus de sa photosynthèse.
- Le champignon, grâce à son immense réseau filamenteux souterrain (le mycélium), explore le sol pour puiser l’eau et les minéraux inaccessibles aux racines, qu’il livre ensuite à l’arbre.
Ce « web souterrain » permet même aux arbres de communiquer et de s’entraider, les vétérans soutenant parfois les jeunes pousses via ce réseau. Restaurer une forêt au Domaine le Closeau, c’est donc patienter le temps que cette « internet végétal » se reconstruise, transformant un sol agricole bactérien en un sol forestier fongique, riche en carbone et en vie.
L’humus : l’or brun du temps long
Au final, la différence fondamentale entre le champ et la forêt réside dans la gestion de la mort. En agriculture, la biomasse est exportée (récolte). En forêt, tout reste sur place. Les feuilles, les branches mortes et les déjections retournent à la terre pour former l’humus.
Cet humus n’est pas une simple matière en décomposition ; c’est un complexe argilo-humique stable, véritable mémoire chimique du terroir. Il stocke l’eau, retient les nutriments et séquestre le carbone atmosphérique pour des siècles. Passer de la ferme à la forêt, c’est accepter que la fertilité ne vienne plus du sac d’engrais, mais du cycle éternel de la vie et de la mort, orchestré par l’intelligence du sol.
Le saviez-vous ? Il faut en moyenne 100 à 400 ans pour créer un centimètre de sol fertile naturel. Cependant, en favorisant le retour de la couverture végétale et en arrêtant le travail mécanique, on peut accélérer la réactivation biologique des sols en quelques décennies seulement. C’est le pari de la libre évolution.